Histoires pour enfants

La nouvelle princesse et la Clé du Cœur de Valbrume

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Au château de Valbrume, Eléa, que tout le monde appelle encore La nouvelle princesse, découvre une clé magique cachée par sa mère. Avec Orage, un cheval gris aussi fier que prudent, elle devra déjouer les plans d’un chancelier ambitieux et choisir quel genre de souveraine elle souhaite devenir.
La nouvelle princesse et la Clé du Cœur de Valbrume

Lorsque La nouvelle princesse arriva au château de Valbrume, personne ne sonna les cloches.

Ce n’était pas par manque de respect. Les cloches avaient été enveloppées de laine, les portes fermées avec précaution, et même les domestiques parlaient en chuchotant. Le château, construit sur un éperon de roche au-dessus d’une forêt si ancienne que ses chênes avaient des rides dans l’écorce, semblait retenir son souffle.

La nouvelle princesse descendit de la grande voiture royale avec une petite valise bleue, un manteau vert trop court aux poignets et des bottes maculées de boue. Elle avait onze ans, les cheveux noirs coupés juste sous le menton, et l’habitude, fort peu princière, de regarder les gens dans les yeux quand ils lui parlaient.

Son père, le roi Armand, l’attendait au bas des marches.

— Bienvenue chez toi, dit-il d’une voix douce.

La nouvelle princesse ne répondit pas tout de suite. Elle regarda les tours grises, les gargouilles aux ailes ébréchées, les fenêtres hautes comme des falaises et les bannières qui pendaient sans bouger dans le vent froid.

— Ce n’est pas chez moi, dit-elle enfin. C’est un endroit où je dois apprendre à habiter.

Le roi eut l’air surpris, puis un peu triste.

— C’est une manière très juste de le dire.

Un an plus tôt, la fille vivait encore dans une maison ronde, à la lisière d’un village de pêcheurs. Sa mère, qui avait été la sœur du roi, lui racontait que les vagues avaient chacune un caractère : certaines étaient farceuses, d’autres colériques, et les plus petites passaient leur vie à copier les grandes. Puis sa mère était tombée malade et, après son départ, le roi avait annoncé que sa nièce serait reconnue comme héritière de Valbrume. On l’appelait désormais La nouvelle princesse parce que personne, pas même elle, n’avait eu le temps de s’habituer à son vrai nom dans cette nouvelle vie.

Dans le château, on lui apprenait à saluer, à recevoir des ambassadeurs, à reconnaître les sceaux officiels et à tenir une tasse de chocolat sans y tremper ses manches. Elle faisait des efforts. Elle savait que les gens avaient besoin de croire en leur princesse. Mais certains jours, elle regrettait le bruit des mouettes, les filets qui séchaient au soleil et la liberté de courir sans qu’un garde s’écrie : « Votre Altesse, le gravier est traître ! »

Ce premier soir, le roi lui fit visiter les écuries.

— Un château n’est jamais complètement silencieux quand il possède de bons chevaux, expliqua-t-il. Ils savent toujours quelque chose avant nous.

Les écuries étaient vastes, odorantes de foin, de cuir et de pommes. Plusieurs chevaux dormaient déjà, la tête basse. Mais au fond du bâtiment, dans un box séparé des autres, un cheval gris frappait le sol de son sabot avec une régularité agacée.

Il était grand, maigre, avec une crinière couleur de fumée et une marque blanche sur le front, pareille à une petite étoile tordue. Quand La nouvelle princesse approcha, il posa sur elle un regard brun très attentif.

— Voici Orage, dit le roi. Il n’accepte presque personne.

— Pourquoi ? demanda-t-elle.

— Parce qu’il est intelligent, répondit une voix derrière eux. Et que l’intelligence rend parfois difficile.

C’était Maître Dorel, le vieux palefrenier. Il avait des épaules voûtées, des moustaches en bataille et une poche pleine de morceaux de sucre qu’il prétendait ne jamais donner aux animaux.

— Il a appartenu à votre mère, ajouta-t-il. Il était jeune à l’époque. Après son départ, il a refusé de sortir de l’écurie pendant des semaines.

La nouvelle princesse tendit la main vers la porte du box. Orage avança le nez, renifla ses doigts, puis souffla si fort qu’il fit voler une mèche de ses cheveux.

— Il est impoli, murmura-t-elle.

Le cheval gratta le sol.

— Il vous a entendue, dit Maître Dorel.

— Tant mieux.

Le lendemain, la princesse se réveilla avant l’aube. Une lueur bleuâtre filtrait derrière les vitres, et le château craquait doucement sous le froid. Elle enfila ses bottes, prit une pomme dans la cuisine et descendit aux écuries.

Orage était debout, parfaitement réveillé.

— Tu savais que j’allais venir ? demanda-t-elle.

Il pencha la tête.

— Bon. Ne prends pas cet air satisfait.

Pendant une semaine, elle vint chaque matin. Elle ne cherchait pas à monter Orage. Elle lui parlait de choses ordinaires : du cuisinier qui mettait trop de poivre dans la soupe, du professeur d’histoire qui prétendait que les princesses ne devaient jamais hausser la voix, du courage immense qu’il lui fallait pour supporter les leçons de maintien. Orage écoutait en mâchant du foin avec le sérieux d’un conseiller royal.

Un matin, elle trouva une plume noire coincée dans sa crinière.

Elle n’était pas brillante comme une plume de corbeau. Elle semblait absorber la lumière. Lorsqu’elle la toucha, elle devint glacée entre ses doigts.

Orage recula d’un pas et frappa violemment le sol.

Au même instant, quelque part dans le château, une cloche étouffée tinta sous sa couche de laine.

La princesse courut jusqu’à la grande cour. Des gardes se rassemblaient devant la porte principale. Sur les pierres, une traînée de givre dessinait un cercle immense. Au centre se tenait une femme vêtue d’un manteau violet, trop élégant pour être rassurant. Son chapeau pointu était décoré de baies séchées, et ses yeux gris avaient l’air de rire sans bouger.

— Qui êtes-vous ? demanda le capitaine des gardes.

— Une voyageuse, répondit la femme. Et, à ce qu’il paraît, une sorcière. Les titres gonflent les histoires beaucoup plus sûrement que les ballons.

— Vous êtes Morna des Hautes-Brumes, souffla le roi, arrivé derrière sa fille.

Le visage du capitaine blanchit.

La nouvelle princesse connaissait ce nom. Dans les livres de la bibliothèque, Morna apparaissait toujours dans les chapitres que les adultes refermaient trop vite : une ancienne conseillère royale, bannie trente ans auparavant pour avoir pratiqué une magie interdite.

— Je préfère Dame Morna, dit la sorcière avec un sourire mince. « Hautes-Brumes » donne l’impression que je vis dans une soupe.

— Vous avez été bannie de ce royaume, déclara le roi. Vous ne pouvez pas franchir cette porte.

— Justement, je ne l’ai pas franchie. J’ai été très respectueuse des règles. J’ai même essuyé mes bottes avant de venir.

Elle leva une main gantée. Une petite clé d’argent reposait dans sa paume. La clé était gravée d’un symbole que La nouvelle princesse avait déjà vu au-dessus du trône : une étoile enfermée dans un cercle.

— Je suis venue vous prévenir, poursuivit Morna. La Clé du Cœur de Valbrume s’est réveillée. Et elle cherche celle qui porte le sang de la dernière gardienne.

Le roi devint si immobile qu’on aurait pu le prendre pour une statue.

— Ma sœur n’était pas une gardienne, dit-il.

— Elle l’était. Elle vous a seulement épargné le poids de le savoir.

Morna posa la clé sur le givre. Celui-ci se transforma en une carte blanche où apparurent les contours de la forêt, de la montagne et du château. Un point noir clignota près de la tour nord.

— Sous votre château se trouve l’Observatoire des Saisons, expliqua-t-elle. Depuis des siècles, il maintient l’équilibre entre les vents, les pluies, les récoltes et les eaux de ce royaume. Il ne fonctionne qu’avec une clé vivante : une personne capable d’entendre ce que le pays n’arrive pas à dire avec des mots.

— Ma nièce est une enfant, protesta le roi.

— Une enfant, répéta Morna. C’est souvent ce que les adultes disent lorsqu’ils veulent éviter d’écouter quelqu’un.

La sorcière tourna ses yeux vers La nouvelle princesse.

— Le mécanisme se dérègle. Les rivières baissent, les arbres perdent leurs feuilles avant l’heure et les oiseaux migrateurs tournent en cercle au-dessus des marais. Dans sept jours, la lune d’hiver sera pleine. Si la clé n’est pas retrouvée et remise à l’Observatoire, Valbrume connaîtra une saison grise qui ne finira plus.

— Et vous voulez que je vous croie ? demanda la princesse.

Morna eut un petit rire.

— Non. Je veux que tu vérifies.

Le roi ordonna que l’on enferme la sorcière dans la tour des visiteurs. Morna se laissa conduire sans résistance, après avoir lancé :

— Cherche là où le château oublie son propre nom.

Puis elle ajouta, à l’adresse de la princesse :

— Et méfie-toi des gens qui ont toujours l’air d’être du bon côté.

Cette phrase resta dans la tête de La nouvelle princesse toute la journée. Pendant son cours de géographie, elle dessina des étoiles dans la marge de son cahier. Pendant le dîner, elle observa le roi parler avec ses ministres. Tous avaient l’air soucieux, mais aucun ne semblait avoir entendu la même chose qu’elle.

Après le repas, le chancelier Varn vint s’incliner devant elle. Il était mince, parfaitement coiffé, et son col de velours ne faisait jamais un pli.

— Votre Altesse doit être inquiète, dit-il. Mais je vous assure que Dame Morna est dangereuse. Elle a le talent regrettable de mélanger un peu de vérité à beaucoup de poison.

— Vous la connaissez ? demanda la princesse.

— Hélas. J’étais enfant lorsqu’elle fut bannie. Mon père était alors chancelier. Il a consacré sa vie à réparer les dégâts qu’elle avait causés.

— Quels dégâts ?

Varn sourit avec tristesse.

— Les histoires anciennes sont compliquées. C’est pourquoi il vaut mieux les laisser aux historiens.

La nouvelle princesse n’aimait pas cette réponse. Elle n’aimait pas non plus la manière dont le chancelier avait refermé ses doigts sur sa canne, comme s’il tenait une chose vivante et impatiente.

Cette nuit-là, elle descendit de nouveau aux écuries. Orage l’attendait près de sa porte ouverte.

— Je n’ai pas ouvert ça, murmura-t-elle.

Le cheval souffla et partit au trot dans l’allée. Elle le suivit. Il traversa la cour, passa sous une arcade abandonnée et s’arrêta devant une vieille porte presque cachée par du lierre. Au-dessus, une inscription effacée disait : SALLE DES NOMS.

— Le château oublie son propre nom, répéta La nouvelle princesse.

La serrure céda avec un grincement.

À l’intérieur, il y avait une salle circulaire pleine de portraits. Des dizaines de rois, de reines, de capitaines, de jardiniers et d’enfants regardaient depuis leurs cadres poussiéreux. Sous chaque portrait se trouvait une plaque de cuivre portant un nom. Mais au centre de la pièce, sur un piédestal vide, dormait une plaque noire sans aucune inscription.

Orage posa son museau contre elle.

La princesse s’approcha. Quand elle posa sa main sur le métal, les bougies de la salle s’allumèrent une à une.

Une voix, ni masculine ni féminine, s’éleva des murs.

— Qui demande le chemin de l’Observatoire ?

La princesse eut envie de répondre : « Certainement pas moi », mais elle se força à rester droite.

— La nouvelle princesse de Valbrume.

Les portraits frémirent. Quelques personnages peints échangèrent des regards étonnés.

— Ce n’est pas un nom, dit la voix.

Elle pensa à son village, à sa mère et au prénom qu’on disait rarement depuis qu’elle était arrivée ici.

— Je m’appelle Eléa, dit-elle.

La plaque noire se mit à briller. Des lettres d’or apparurent : ELÉA, FILLE DES MARÉES, GARDIENNE À VENIR.

Le sol trembla. Un escalier en spirale s’ouvrit derrière le piédestal.

— Voilà qui est nettement plus impressionnant qu’une leçon de maintien, souffla Eléa.

Orage poussa un hennissement bref, qui ressemblait beaucoup à une approbation.

Ils descendirent. Les marches semblaient ne jamais finir. Au fur et à mesure, l’air devenait humide et parfumé d’argile. Enfin, ils débouchèrent dans une galerie souterraine où coulaient de minces ruisseaux lumineux. Des racines épaisses traversaient le plafond de pierre, et sur leurs branches enfouies poussaient de petites fleurs bleues.

Au bout de la galerie se trouvait une porte de verre opaque. Trois mots y étaient gravés : Écoute. Choisis. Répare.

Derrière eux, une voix applaudit lentement.

— Quelle discrétion admirable, dit Morna. Partir en aventure secrète avec un cheval de la taille d’une armoire, c’est un art.

La sorcière se tenait dans l’escalier, un paquet de couvertures sur l’épaule et une lanterne verte à la main.

— Vous étiez enfermée ! s’écria Eléa.

— Techniquement, j’étais invitée à rester dans une chambre avec une fenêtre et une cheminée. Ce n’est pas une prison, c’est une mauvaise auberge.

— Comment vous avez trouvé ce passage ?

— Je l’ai construit avec ta mère, il y a très longtemps.

Eléa se figea.

Morna sembla regretter ses mots, mais seulement pendant une seconde.

— Ta mère s’appelait Liora. Elle était mon apprentie, puis mon amie. Elle savait écouter les tempêtes et calmer les pierres qui tremblent. Quand elle est devenue gardienne, elle a choisi de renoncer à une grande part de sa magie afin de vivre parmi les gens qu’elle aimait. Elle a caché la Clé du Cœur avant que certains membres de la cour ne puissent s’en emparer.

— Pourquoi quelqu’un voudrait la prendre ?

— Parce que l’Observatoire ne contrôle pas seulement les saisons. Il peut favoriser une région, assécher une autre, faire mûrir les récoltes plus tôt. Entre de mauvaises mains, c’est une couronne plus puissante que toutes les couronnes d’or.

— Vous voulez dire le chancelier Varn ?

Morna ne répondit pas immédiatement.

— Je veux dire que les familles peuvent transmettre autre chose que des portraits et de l’argenterie.

Eléa regarda la porte de verre.

— Alors aidez-moi à trouver la clé.

— Je t’aiderai, dit Morna. Mais tu devras décider toi-même à qui faire confiance. C’est la partie la plus difficile de toute magie.

La porte s’ouvrit quand Orage posa son étoile blanche contre le verre.

Derrière s’étendait un jardin souterrain immense, éclairé par des milliers de lucioles pâles. Des arbres y portaient à la fois des pommes rouges, des fleurs de printemps et des feuilles d’automne. Au centre, un lac noir reflétait un ciel rempli d’étoiles, bien qu’ils fussent sous terre.

Une barque les attendait sur la rive. Son fond était couvert de mousse sèche. Sur le banc était posé un écriteau : « Une question honnête paie la traversée. »

Morna soupira.

— Les vieux enchantements adorent les énigmes. Ils ont très peu d’imagination sociale.

Eléa monta dans la barque avec Orage, qui protesta en reculant.

— Tu es un cheval, lui rappela-t-elle. Tu peux traverser une rivière.

Il lui adressa un regard indigné.

— Oui, je sais, ce n’est pas une rivière. Mais fais un effort héroïque.

Finalement, Orage monta avec une prudence si majestueuse que la barque s’enfonça presque jusqu’au bord. Morna prit les rames.

Le lac les emporta sans qu’elle ait besoin de les utiliser. Des formes bougeaient sous l’eau, longues et lentes, comme des poissons géants faits de nuit.

— Quelle est la question ? demanda une voix venant de partout à la fois.

Eléa réfléchit. Elle aurait voulu demander où était la clé. Mais ce n’était pas une question honnête : elle espérait une réponse facile.

Alors elle dit :

— Est-ce que je suis obligée de devenir quelqu’un d’autre pour être une bonne princesse ?

Le lac devint immobile.

— Non, répondit la voix. Mais tu devras apprendre à devenir davantage toi-même.

Une étoile se détacha du faux ciel et tomba dans l’eau sans faire de bruit. Au fond du lac, un chemin de pierres blanches apparut jusqu’à une île minuscule.

Sur l’île se dressait une statue de femme tenant une clé contre son cœur. Le visage de la statue était celui de Liora, la mère d’Eléa.

Eléa courut vers elle. Sous la statue, une inscription disait : « La clé ne se cache pas dans la pierre. Elle se cache dans ce que l’on protège. »

Morna posa une main sur son épaule.

— Liora aimait les réponses tordues, dit-elle. C’était une faiblesse charmante.

Soudain, un fracas retentit dans la galerie. Les lucioles s’éteignirent. Des soldats surgirent de l’autre côté du lac, guidés par le chancelier Varn.

— Votre Altesse ! cria-t-il. Éloignez-vous de cette femme ! Elle vous manipule.

Le roi se trouvait derrière lui, pâle et furieux.

— Eléa, viens ici, ordonna-t-il. Maintenant.

Elle regarda Morna. La sorcière ne tenta pas de fuir. Elle avait simplement l’air fatigué.

— Papa, dit Eléa, elle connaissait maman. Elle dit que l’Observatoire est en danger.

— Elle ment. Elle a toujours menti.

Varn leva sa canne. Son pommeau portait un minuscule cercle étoilé, identique à celui de la clé.

— Sire, permettez-moi de protéger l’héritière.

À cet instant, Orage se cabra. Son hennissement fit vibrer tout le jardin. La pomme de la canne de Varn se fendit, révélant une mince lame noire. La lame lança une étincelle qui frappa l’eau.

Le lac se mit à bouillir.

Des mains d’ombre sortirent de sa surface et saisirent la barque. Morna cria une formule, mais Varn fit tournoyer sa canne et un cercle de lumière froide l’enferma comme dans une cage.

— Mon père avait presque réussi, déclara Varn. Liora l’a arrêté en cachant la clé et en faisant porter la faute à Morna. Elle croyait que le royaume choisirait toujours la justice. Quelle naïveté.

— Mon père a fait bannir Morna, murmura le roi.

— Votre père protégeait le trône, corrigea Varn. Comme vous auriez dû le faire.

Le roi baissa les yeux. Pendant un moment, Eléa vit non pas le roi, mais un homme qui comprenait qu’il avait cru à une histoire commode parce qu’elle faisait moins mal qu’une vérité.

Les mains d’ombre tirèrent la barque vers le fond. Orage bondit sur les pierres du chemin lumineux. Eléa se cramponna à sa crinière, et ils atteignirent l’île juste avant que la barque disparaisse dans l’eau noire.

— La clé ! ordonna Varn. Donnez-la-moi, petite gardienne.

— Je ne l’ai pas ! cria Eléa.

— Si. Tu l’as toujours eue.

Elle regarda la statue de sa mère. « Elle se cache dans ce que l’on protège. » Puis elle pensa à la maison ronde, à la valise bleue, aux choses qu’elle avait emportées au château. Il n’y avait presque rien : un coquillage, trois lettres de sa mère, une photographie et une vieille épingle à cheveux en forme de vague.

Elle porta une main à ses cheveux. L’épingle y était encore.

Lorsqu’elle la retira, le métal chauffa dans sa paume. La vague d’argent se déplia lentement, comme une fleur mécanique, et devint une clé aux dents fines.

Varn sourit.

— Très bien. Tu apprends vite.

Mais Eléa referma ses doigts sur la clé.

— Vous avez dit que ma mère vous avait arrêté. Pourquoi ?

Le chancelier s’impatienta.

— Parce qu’elle ne comprenait pas ce qu’elle refusait.

— Alors expliquez.

Un éclair de colère passa dans les yeux de Varn.

— Mon père voulait mettre fin aux famines. Donner l’eau aux terres sèches. Nourrir les enfants des villages oubliés par les grands seigneurs. Mais l’Observatoire exigeait l’accord des gardiens, et les gardiens préféraient leur équilibre parfait aux vies réelles. Liora a appelé cela un abus de pouvoir. Elle a brisé notre projet, condamné mon père et laissé les campagnes souffrir.

Eléa regarda le roi.

— Est-ce vrai ?

Le roi répondit avec difficulté.

— Il y avait eu une sécheresse. Des gens avaient faim. Le père de Varn avait proposé d’utiliser l’Observatoire. Mais les archives disent qu’il voulait détourner les pluies de trois provinces pour remplir les réserves des terres de ses alliés. Ma sœur l’a découvert.

— Les archives du château, ricana Varn. Gardées par ceux qui ont gagné.

— Peut-être, dit Eléa. Mais si vous vouliez vraiment nourrir les gens, pourquoi attaquer ceux qui ne sont pas d’accord avec vous ? Pourquoi emprisonner Morna ? Pourquoi laisser le lac avaler tout le monde ?

Varn ne répondit pas. Son silence fut plus clair que n’importe quel discours.

— Parce que vous voulez choisir à la place des autres, dit-elle.

— Parce que quelqu’un doit choisir ! cria-t-il. Les royaumes ne se gouvernent pas avec des questions honnêtes et des chevaux nerveux !

Orage gratta la pierre d’un sabot.

— Il n’est pas nerveux, dit Eléa. Il est prudent. Ce n’est pas pareil.

Varn lança sa lame noire. Elle fila vers la clé.

Eléa eut juste le temps de se jeter au sol. Orage pivota et donna un coup de sabot si précis que la lame fut projetée dans le lac. Une main d’ombre la saisit et l’entraîna sous l’eau.

Le chancelier leva alors sa canne à deux mains. Une fissure se dessina dans le faux ciel du jardin. Par cette fissure, un vent d’hiver s’engouffra. Les arbres se couvrirent de givre; les lucioles tombèrent comme des cendres.

— Si je ne peux pas commander l’Observatoire, je le briserai, dit Varn. Le royaume verra enfin ce qu’il perd lorsqu’il rejette ceux qui savent agir.

Morna, dans sa cage lumineuse, ferma les yeux.

— Eléa ! L’Observatoire est derrière la statue. Il faut la clé, mais aussi les trois promesses !

— Quelles promesses ?

— Écouter ce qui est fragile. Partager ce qui est puissant. Réparer ce que l’on a abîmé.

La statue de Liora se fendit sous l’effet du gel. Derrière elle, un passage s’ouvrit dans la roche. Eléa et Orage s’y précipitèrent. Le roi tenta de les suivre, mais Varn fit tomber une pluie de pierres entre eux.

— Va, cria le roi. Je les retiens !

Le couloir menait à une salle gigantesque. Au plafond tournait une sphère de cuivre, de verre et de nuages miniatures. Des rivières argentées y coulaient dans des canaux suspendus; de petites forêts vertes poussaient sur des plateaux de pierre; des vents prisonniers soufflaient dans des cages de cristal. Tout le royaume semblait réduit à une maquette vivante, magnifique et malade. Dans une partie de la sphère, les arbres devenaient gris. Dans une autre, une tempête avalait des maisons minuscules.

Au centre se trouvait un socle à la forme exacte de la clé.

Eléa s’avança, mais le sol se mit à onduler. Des silhouettes apparurent autour d’elle : des pêcheurs dont les barques étaient prises dans une glace soudaine, des paysans devant des champs secs, des enfants portant des seaux trop lourds. Elles n’étaient pas vraiment là, mais leurs visages étaient si précis qu’elle en eut le souffle coupé.

— Écoute ce qui est fragile, murmura une voix.

Elle voulut dire : « Je vous entends », mais elle comprit que ce n’était pas suffisant. Écouter demandait plus que d’avoir pitié. Cela demandait de laisser la détresse des autres changer ce qu’on croyait savoir.

— Je ne peux pas promettre que je réglerai tous vos problèmes toute seule, dit-elle aux images. Mais je promets que personne ne sera trop loin, trop pauvre ou trop petit pour avoir le droit d’être entendu.

Les silhouettes s’inclinèrent et se changèrent en gouttes d’eau lumineuses. Elles montèrent dans la sphère, où les rivières recommencèrent à couler.

Une deuxième voix s’éleva.

— Partage ce qui est puissant.

Devant elle apparurent trois couronnes : l’une d’or, lourde et éclatante; l’une d’argent, plus simple; et l’une faite de branches tressées. La couronne d’or brillait avec une force qui lui donna presque envie de la prendre. Elle imaginait les ministres se taire, les gardes obéir, les adultes arrêter de lui dire qu’elle était trop jeune.

Puis elle pensa au chancelier Varn, à sa certitude que lui seul devait choisir.

Elle repoussa la couronne d’or.

— Je promets de ne jamais confondre le pouvoir avec le droit d’imposer mes idées. Je demanderai conseil. Je partagerai les décisions avec ceux qui en subissent les conséquences.

La couronne d’argent et celle de branches s’unirent et devinrent un cercle de lumière posé un instant sur sa tête. Puis il s’envola dans la sphère, où les vents cessèrent de rugir.

La troisième voix murmura :

— Répare ce que l’on a abîmé.

Alors Morna apparut devant Eléa, enfermée dans sa cage. Elle ne semblait pas en colère. C’était pire : elle paraissait avoir attendu trop longtemps qu’on reconnaisse une injustice devenue habituelle.

Eléa sentit une honte étrange, alors qu’elle n’avait pas elle-même banni la sorcière.

— Je promets de chercher la vérité, même quand elle fait honte à ma famille ou à mon royaume, dit-elle. Et de réparer, autant que je le pourrai, ce que d’autres ont détruit avant moi.

La cage autour de Morna éclata en milliers de papillons verts.

Au même moment, Varn entra dans la salle. Son visage était couvert de poussière, et une fine ligne de sang barrait son front. Derrière lui, le roi et les gardes étaient bloqués par l’éboulement.

— Assez de promesses, lança-t-il. Mets la clé dans le socle.

Eléa regarda le mécanisme. Elle comprit alors qu’il ne demandait pas seulement une clé. Au fond du socle, il y avait une fente plus petite, dessinée comme une larme. Une part de la magie du gardien devrait y être déposée. Sa mère avait renoncé à une grande part de ses pouvoirs; voilà ce que Morna avait voulu dire.

— Qu’est-ce que je dois donner ? demanda Eléa.

Morna arriva près d’elle, essoufflée mais libre.

— Un souvenir auquel tu tiens. Pas un souvenir perdu : un souvenir offert. L’Observatoire ne se nourrit pas de tristesse. Il se nourrit de ce que l’on accepte de confier au monde.

Eléa pensa immédiatement à sa mère lui apprenant à reconnaître les vagues. C’était son souvenir préféré. Si elle le donnait, oublierait-elle sa voix ? Oublierait-elle sa main chaude sur la sienne ?

Orage posa son museau contre son épaule. Il tremblait, mais il ne recula pas.

— Je ne veux pas l’oublier, murmura-t-elle.

— Tu ne l’oublieras pas, dit Morna. Les souvenirs partagés changent de forme. Ils ne disparaissent pas toujours.

Varn s’élança.

Orage s’interposa. Le chancelier brandit sa canne, mais le cheval l’évita et l’envoya rouler d’un coup d’épaule. Varn glissa jusqu’au bord d’un canal suspendu. Sous lui, des éclairs tournaient dans une profondeur sans fond.

Eléa inséra la clé dans le socle.

Puis, les yeux fermés, elle posa l’autre main sur la fente en forme de larme.

Elle offrit le souvenir de la plage : sa mère et elle, pieds nus dans l’eau froide; les vagues qui venaient mourir en bulles autour de leurs chevilles; la voix de Liora disant : « Écoute bien. La mer ne parle pas pour être admirée. Elle parle pour que tu saches quand aider. »

Une douleur douce traversa son cœur, comme lorsqu’on serre trop fort quelque chose de précieux et qu’on accepte enfin d’ouvrir la main.

La sphère entière s’illumina.

Les nuages s’écartèrent. Les rivières brillèrent. Les forêts reprirent leur vert profond. Dans les cages de cristal, les vents se changèrent en oiseaux transparents et s’envolèrent vers les conduits du plafond.

Mais Varn, suspendu au bord du canal, s’accrocha à une chaîne et lança encore un sort. La salle trembla. Une énorme roue de cuivre se détacha du plafond et tomba droit vers Eléa.

Orage bondit.

Il ne pouvait pas arrêter une roue aussi lourde. Mais il frappa le levier situé au pied du socle, celui qu’Eléa n’avait même pas remarqué. Une arche de lumière surgit du sol et soutint la roue au dernier instant.

La roue se figea à quelques centimètres d’eux.

— Je crois que tu viens de sauver le royaume, dit Eléa à Orage, la voix tremblante.

Le cheval souffla dans ses cheveux.

— Oui, oui, tu avais déjà sauvé le royaume dans le jardin. Tu peux en sauver deux si tu veux.

Morna rit, un vrai rire cette fois, sonore et étonnamment jeune.

Varn tenta de se hisser hors du canal, mais les éclairs en dessous se transformèrent en liens lumineux qui entourèrent ses poignets sans le blesser. Il regarda l’Observatoire redevenu vivant et son expression se brisa.

— Vous ne comprenez pas, dit-il d’une voix sourde. Les villages souffriront encore.

— Peut-être, répondit Eléa. Mais maintenant, ils seront entendus. Et vous aurez à répondre de ce que vous avez fait, pas de ce que vous prétendiez vouloir faire.

Ce ne fut pas une réponse parfaite. Elle le savait. Une promesse n’arrêtait pas les sécheresses, ne remplissait pas les greniers et ne réparait pas les années de peur. Mais c’était un commencement plus honnête que la magie volée.

Lorsque le roi et les gardes parvinrent enfin à entrer, ils trouvèrent La nouvelle princesse debout devant le socle, les mains noircies de poussière, Orage à son côté, et Morna tenant la canne brisée du chancelier comme s’il s’agissait d’un vieux parapluie ridicule.

Le roi regarda sa fille longtemps. Puis il tomba à genoux devant elle.

— Pardon, dit-il.

Eléa détestait voir les adultes s’agenouiller devant elle. Cela lui donnait l’impression qu’ils attendaient qu’elle devienne une statue. Elle l’aida donc à se relever.

— Tu n’as pas besoin de t’excuser seulement auprès de moi, dit-elle. Morna aussi.

Le roi se tourna vers la sorcière.

— Dame Morna, je ne peux pas effacer trente années. Mais je peux dire la vérité devant tout le royaume. Et je peux vous demander comment réparer ce qui peut l’être.

Morna plissa les yeux.

— C’est une offre raisonnable. Je m’en méfie profondément.

— Je comprends.

— Bien. Dans ce cas, nous pourrons peut-être travailler ensemble.

Le retour au château fut moins secret que le départ. Les gardes portaient des lanternes, les couloirs résonnaient de questions, et Orage marchait au milieu de tous avec une fierté si manifeste que Maître Dorel, en le voyant, déclara :

— Ah. Il a donc finalement accepté de faire quelque chose d’utile de ses pattes.

Orage attrapa son bonnet entre les dents et le déposa dans un abreuvoir.

— Il vous aime beaucoup, expliqua Eléa.

Les jours suivants, Valbrume changea.

Le roi fit ouvrir les archives royales. Devant les habitants rassemblés dans la grande salle, il raconta l’histoire entière : la tentative de prendre le contrôle de l’Observatoire, la fausse accusation contre Morna, le silence de sa propre famille. Certains ministres protestèrent. D’autres baissèrent les yeux. Morna écouta sans sourire, les mains croisées sur son bâton.

Puis Eléa parla.

Elle avait préparé un discours très élégant avec son professeur de maintien. Mais, une fois devant les habitants, elle le trouva tellement poli qu’il ne disait presque rien. Alors elle posa les feuilles sur la table.

— Je suis encore nouvelle dans ce château, commença-t-elle. Et je ne connais pas toutes les réponses. Mais je sais que personne ne devrait avoir à crier jusqu’à s’épuiser pour que le palais l’écoute. À partir d’aujourd’hui, chaque village pourra envoyer des représentants au Conseil des Saisons. Ils parleront avec les jardiniers, les soigneurs, les gardes des rivières, les savants et la cour. L’Observatoire ne servira pas à enrichir les plus puissants. Il servira à protéger le royaume entier.

Un silence suivit. Puis une vieille femme, venue des collines sèches, se mit à applaudir. Un pêcheur l’imita. Bientôt, les applaudissements roulèrent sous les voûtes comme une pluie d’été.

Morna devint officiellement la gardienne des Arts Météoriques, un titre qu’elle trouva beaucoup trop long.

— Appelez-moi simplement Morna, dit-elle. Ou « la dame qui vous transformera en crapaud si vous touchez à mes fioles ». C’est plus efficace.

Elle installa son atelier dans l’ancienne tour nord. On y entendait souvent des boums, des sifflements et, une fois, le cri furieux d’une théière qui avait décidé de courir sur ses petites pattes de métal. Les enfants du château l’adoraient. Les ministres faisaient semblant de ne pas l’aimer, ce qui amusait Morna énormément.

Quant à Varn, il fut jugé publiquement. On ne le jeta pas dans un cachot humide, comme le réclamaient certains. Eléa refusa.

— Il a abusé du pouvoir, dit-elle. Nous ne devons pas prouver que nous sommes meilleurs en abusant du nôtre.

Il fut envoyé dans les provinces qu’il disait vouloir sauver, sous surveillance, pour participer aux travaux d’irrigation, écouter les habitants et réparer les dégâts causés par ses sortilèges. Il ne remercia personne. Mais, des mois plus tard, une lettre arriva au château. Elle ne contenait que trois phrases : « Le canal du hameau de Briselande fonctionne. Les enfants y font flotter des bateaux en écorce. Je n’avais jamais entendu leurs noms. »

Eléa garda cette lettre dans sa valise bleue.

L’Observatoire, lui, offrit une récompense à sa nouvelle gardienne.

Une nuit de printemps, Morna conduisit Eléa et Orage dans la salle souterraine. La sphère des saisons tournait paisiblement. À l’endroit où se trouvait autrefois le socle, une porte de lumière s’ouvrit.

Derrière, ils découvrirent une bibliothèque secrète, plus vaste que toutes les salles du château réunies. Les rayonnages montaient jusqu’à un plafond invisible. Les livres n’étaient pas seulement reliés de cuir ou de papier : certains étaient faits de feuilles, de coquillages, de plumes, de verre coloré. Ils contenaient les cartes des vents, les recettes de potions pour soigner les arbres, les récits de toutes les gardiennes et de tous les gardiens de Valbrume.

Au centre de la bibliothèque attendait un coffre de bois clair, cerclé d’argent.

Eléa l’ouvrit.

À l’intérieur reposaient une selle légère brodée d’étoiles, une boussole dont l’aiguille pointait non vers le nord mais vers les endroits où quelqu’un avait besoin d’aide, et un petit livre bleu portant son vrai nom sur la couverture.

« Carnet de la Gardienne à venir », lut-elle.

Quand elle l’ouvrit, les pages étaient blanches. Puis des lettres apparurent lentement : « Premier talent découvert : écouter sans disparaître. »

Morna se racla la gorge, comme si elle avait quelque chose dans l’œil, ce qui était peu probable puisqu’elle portait des lunettes rondes et très propres.

— La selle est pour Orage, dit-elle. La boussole, pour toi. Le livre se remplira lorsque tu feras des choix difficiles. C’est une récompense et un avertissement. Les meilleurs trésors sont souvent pénibles à transporter.

Orage renifla la selle avec méfiance, puis, après l’avoir examinée pendant une minute entière, décida qu’elle lui convenait parfaitement.

— C’est un très beau cadeau, dit Eléa.

— Il y a autre chose, ajouta Morna.

Elle sortit de sa poche une petite fiole contenant une poussière argentée.

— Une pincée dans l’eau, et tu pourras entendre pendant une heure ce que raconte n’importe quel animal. N’en abuse pas. Les canards ont des opinions interminables.

Eléa éclata de rire.

Peu à peu, le château cessa de retenir son souffle. Les cloches furent débarrassées de leur laine et sonnèrent de nouveau chaque matin. Dans les jardins, les roses refleurirent. Les rivières descendirent des montagnes avec un murmure régulier. Et sur la plus haute tour, un nouveau drapeau fut hissé : une étoile blanche sur un fond bleu-vert, les couleurs de la mer et des brumes.

La nouvelle princesse avait toujours ses cours de maintien. Elle détestait encore les leçons où l’on devait traverser une pièce avec un livre sur la tête. Mais elle apprit à monter Orage avec la selle aux étoiles, à lire les cartes de l’Observatoire, et à utiliser la boussole d’aide sans confondre urgence et précipitation.

Parfois, elle se trompait. Une fois, la boussole la mena jusqu’à la cuisine, où le problème urgent était un chat coincé dans un panier à pâtisseries. Une autre fois, elle indiqua la tour nord : Morna avait besoin que quelqu’un lui tienne une échelle pendant qu’elle négociait avec une théière révoltée.

Mais souvent, elle les conduisait vers de vraies missions : une source qui se bouchait, un nid de faucons menacé par une tempête, un village qui avait peur d’une brume étrange. Alors Eléa et Orage partaient avant l’aube, accompagnés parfois de Morna, parfois de gardes, et toujours de la certitude qu’un royaume était moins un ensemble de tours et de frontières qu’une foule de voix à entendre.

Un soir, alors qu’ils regardaient le soleil se coucher depuis les remparts, Eléa demanda à Orage :

— Est-ce que tu crois que je suis devenue une vraie princesse ?

Le cheval mâcha lentement une pomme. Grâce à la poudre argentée dans sa tasse de tisane, elle comprit sa réponse.

« Tu es devenue quelqu’un qui apporte des pommes et qui ne tire pas trop sur les rênes. C’est déjà remarquable. »

— C’est tout ?

« Et tu écoutes. »

Eléa se tut. Le vent du soir passa dans les drapeaux, apportant une odeur de terre humide et de feuilles nouvelles.

« Tu n’es plus seulement la nouvelle princesse », ajouta Orage.

Elle caressa la marque en étoile sur son front.

— Non, dit-elle. Je suis Eléa.

Au-dessous d’eux, les lumières de Valbrume s’allumèrent une par une. Et, dans la tour nord, une théière poussa un cri de victoire si aigu que les corneilles quittèrent les cheminées en protestant.

Eléa se mit à rire, Orage hennit, et le château, enfin, sembla rire avec eux.



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